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Les mordus de la conservation

Par Jeffrey Gallant, M.Sc.

GEERG

Les premières photos sous-marines d’un requin du Groenland vivant ont été prises dans l’Arctique canadien par Nick Caloyianis lors d’une expédition scientifique en 1995. Alors que le tourisme arctique devient de plus en plus populaire et accessible, bon nombre de photographes tentent de reproduire l'exploit qui n'a plus rien d'original. En faisant une recherche sur Google pour des images de requin du Groenland dans l’Arctique, la plupart des photos illustrent le plus nordique des squales en train de nager allègrement tout juste sous le couvert de glace où la colonne d’eau atteint des profondeurs inaccessibles aux plongeurs. Les images sont à couper le souffle mais elles sont presque toutes obtenues au détriment de la santé du requin. Au cours de la dernière décennie, des études de télémesure – y compris les nôtres – ont démontré que les mouvements verticaux du requin du Groenland ne le mènent que rarement jusqu’à la surface et que ces déplacements limitrophes surviennent surtout la nuit sous le couvert de la noirceur.

 

La majorité des requins photographiés sous la glace sont pêchés à l'hameçon avant d'être halés jusqu'à la surface pour servir de modèles aux plongeurs. Ils sont accrochés dans l'obscurité totale à des centaines de mètres de profondeur pour ensuite être assujettis à une décompression rapide ainsi qu'à des niveaux de lumière élevés. Ayant nous-mêmes effectué des centaines d’observations du requin du Groenland nageant librement sans aucun recours aux appâts ni aux engins de pêche, nous sommes bien placés pour déclarer que l’allure et le comportement des requins dans la plupart des images provenant de l'Arctique n’ont rien de naturel. Plusieurs de ces requins, dont certains nagent désorientés ou à la verticale avec la bouche béante, sont de toute évidence en détresse. Bon nombre de ces photos montrent d’ailleurs le couvert de glace à un angle droit ou même sous le ventre du requin, signes indéniables que les images ont été modifiées de sorte à créer l’illusion que le requin nage normalement à l’horizontale. Dans certaines photos, le requin est à l’envers et son parasite oculaire pointe directement vers le fond, preuve tangible que le requin est immobile, qu’il est mort ou qu’il mourra avant que l'image soit primée sur Facebook.

Le requin dans la scène d'ouverture de cette vidéo produite par un organisme dont le but déclaré est pourtant de « protéger nos océans » [protect our seas] est visiblement mort ou agonisant.

D’autres photos montrent des signes visibles que le requin a été retenu ou qu’il est toujours relié à la surface par une corde. Son pédoncule caudal – partie étroite du corps à la base de la queue – n’apparait pas dans la photo ou bien il présente des signes d’abrasion où le nœud a endommagé la peau. Malgré ses blessures, il s’agit d'un des plus chanceux puisque certains requins ne se rendent même pas à la surface en un seul morceau. Alors qu’ils se débattent sur le fond pour faire lâcher prise à l’hameçon planté dans leur gorge, ils annoncent leur vulnérabilité aux requins avoisinants qui s’empressent de les cannibaliser. D’autres meurent du traumatisme résultant de leur ascension rapide sur des centaines de mètres suivie de la manutention humaine, du gel de tissus corporels ainsi que d'une lente asphyxie alors que leurs organes internes sont écrasés sous le poids de leurs corps gisant sur la glace. Dans le Pacifique Sud, cette pratique s’apparente à la capture de nautiles qui subissent la même décompression rapide lorsqu’ils sont hissés dans leurs pièges sur des centaines de mètres jusqu'à la portée des photographes sous-marins. De même, le halage du requin du Groenland jusqu’à la surface avec pour seul but de le photographier n’est pas plus éthiquement acceptable que ne l'est l'injection d'eau de javel dans la tanière d'un poulpe nocturne pour le forcer à sortir de jour où il est exposé à des lampes aveuglantes et à des pinnipèdes insatiables. Agir ainsi dans le but d'illustrer la page frontispice d’un magazine ou pire encore, pour promouvoir la conservation de l’espèce ainsi harcelée, est hautement néfaste pour l’animal que le photographe bien-intentionné, ou occasionnellement en quête de célébrité, prétend vouloir protéger.

 

La pratique controversée de fausse mise en scène naturelle est tolérée pour le requin du Groenland puisqu’il ne s’agit après tout... que d’un requin. Et pourtant, la blogosphère toute entière s’enflammerait instantanément si pareil supplice était infligé à des animaux aucunement effroyables tels les dauphins ou les phoques.

 

Je me demande combien de photographes se préoccupent vraiment du sort du requin alors qu’il se tord de douleur et qu’il tente désespérément de s’oxygéner après avoir été exposé de tout son long sur la glace pendant que les plongeurs préparaient leurs scaphandres et leurs caméras. J’aimerais que les circonstances de ces séances photographiques soient détaillées dans les descriptifs des images de ce type. Les gens émerveillés par les prouesses et le talent du photographe seraient sans doute plus enclins à s’inquiéter pour le requin que pour le plongeur s’ils connaissaient la vérité derrière l’image.

 

Aussi bien intentionnée soit-elle, la quête d’images inspirantes du monde naturel ne devrait jamais servir de prétexte pour faire subir violence aux animaux, y compris le requin du Groenland.

 

MISE À JOUR : Une étude* publiée en 2016 qui a mesuré les niveaux de lactate et de glucose dans 46 requins du Groenland a trouvé une corrélation entre la profondeur de la capture et les niveaux plus élevés de métabolites causant le stresse. Ces agents stressants engendrés par la capture altèrent l’homéostasie interne du requin et peuvent potentiellement résulter en des blessures physiologiques et comportementales létales ou sublétales suite à leur remise en liberté."

 

* Barkley, A.N., S.J. Cooke, A.T. Fisk, K. Hedges and N.E. Hussey. 2016. Capture-induced stress in deep-water Arctic fish. Polar Biology. DOI: 10.1007/s00300-016-1928-8.

 

AUTEUR: Jeffrey Gallant

DATE D'AFFICHAGE: Le 8 décembre 2012

DERNIÈRE MODIFICATION: Le 23 mars 2016

 

 

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